« Mais oui, c’est exactement ça ! » : l’art de raconter nos vies ordinaires

Un panier de courses, une manie familiale, quelques notes de violon : les marques puisent dans nos vies ordinaires pour raconter des histoires qui nous ressemblent. Comme au cinéma ou dans les livres, tout se joue souvent dans le détail qu’on connaissait sans l’avoir vraiment regardé.

Lucie Michaut

11/6/202613 min read

On a rangé l’appartement pendant une heure avant l’arrivée des invités. À peine ont-ils franchi la porte qu’on s’excuse : « Désolée, c’est un peu le bazar. » Ils répondent que chez eux, c’est bien pire. Tout le monde ment avec beaucoup de courtoisie. La soirée peut commencer.

Il n’y a là aucun événement extraordinaire. Pourtant, la scène contient déjà une histoire : notre rapport au regard des autres, les efforts qu’on préfère laisser invisibles, cette convention qui consiste à demander l’indulgence après avoir tout préparé pour ne pas en avoir besoin. Il suffit de regarder un peu plus longtemps pour que le banal commence à raconter quelque chose.

Certains films, certains livres et certaines publicités partagent cette qualité d’attention. Ils nous font entrer dans un monde reconnaissable, puis s’attardent sur un geste, un objet ou un léger décalage. Nous connaissons la situation. Un air de déjà-vu diraient les américains.

Comment raconter ce que tout le monde connaît sans raconter ce que tout le monde raconte ?

Le familier nous parle avant les personnages

Une cuisine au petit déjeuner, un repas de famille, une file d’attente : nous arrivons avec une connaissance préalable des lieux et de leurs usages. Nous savons qu’on peut être pressé le matin, qu’une conversation familiale peut déraper, qu’une personne qui passe devant les autres risque de provoquer quelques regards.

Ces attentes constituent des schémas mentaux : des connaissances organisées qui nous aident à comprendre une situation sans en reconstruire toutes les règles. Pour raconter, c’est une économie précieuse. Le récit peut consacrer son attention à ce qui varie dans ce cadre connu.

Dans Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki, Satsuki et Mei attendent leur père à un arrêt de bus, sous la pluie. L’attente, la fatigue et le besoin de s’abriter rendent la scène immédiatement lisible. Totoro peut alors apparaître à leurs côtés : l’étrangeté trouve un point d’ancrage dans une expérience très concrète. Le spectateur dispose déjà de repères pour entrer dans cette rencontre.

En communication, le même principe permet de faire comprendre rapidement une scène. Il peut être éclairé par les travaux sur la fluidité de traitement, c’est-à-dire la facilité avec laquelle nous traitons une information. Reber, Schwarz et Winkielman proposent de relier cette facilité au plaisir esthétique. Cela fournit une piste pour comprendre l’agrément d’une représentation qu’on saisit aisément, sans démontrer pour autant son efficacité commerciale.

Le familier facilite ainsi l’entrée. Mais si tout reste parfaitement attendu, nous risquons de traverser la scène sans rien en retenir.

On se reconnaît dans ce que les personnages essaient de faire

En publicité, on confond identification et fiche signalétique : même âge, même canapé, deux enfants dans le cadre. Le persona est respecté. Reste à intéresser quelqu’un. Car on peut très bien reconnaître son salon à l’écran sans éprouver le moindre intérêt pour les gens qui l’occupent. La ressemblance nous situe mais ne suffit pas à nous impliquer.

Pour que quelque chose se passe, il faut comprendre ce qui compte pour le personnage à cet instant, ce qu’il cherche à obtenir et pourquoi cela le rend vulnérable. Quelqu’un essaie d’impressionner une personne qui lui plaît : il surveille ses mots, prépare une phrase faussement spontanée, fait semblant de connaître un auteur dont il a seulement lu la quatrième de couverture. On commence à le comprendre à travers ses efforts, ses maladresses, l’écart entre l’assurance qu’il affiche et l’importance qu’il accorde à la réponse. On connaît cette peur d’en faire trop, ou pas assez. On a déjà voulu maîtriser l’image qu’on donnait à quelqu’un.

L’identification peut alors traverser des différences considérables. On n’a ni son âge, ni son métier, ni sa vie, mais on reconnaît ce qui se joue pour lui. Ses gestes nous renvoient à une expérience personnelle ; on anticipe sa gêne, on espère que son effort sera remarqué, on redoute le moment où il pourrait se trahir. Le personnage nous intéresse parce que sa situation a désormais un enjeu que nous pouvons ressentir.

Intermarché : on a l’impression de connaître les convives

Dans « Ces dimanches-là », Intermarché installe un déjeuner familial dans la France des années 70. Quelqu’un arrive en retard, la cuisson du rôti suscite des discussions, le repas s’étire jusqu’à rendre presque absurde l’idée de préparer le suivant. Le film emprunte à l’univers de Claude Sautet ses tablées animées, ses conversations qui s’entrecroisent et cette attention aux regards qui racontent autre chose que les paroles.

Le décor nous situe dans une époque. Les comportements nous permettent d’habiter la scène. On peut n’avoir jamais connu les années 70 et reconnaître cette façon qu’ont certains repas de déborder sur toute la journée, ces habitudes auxquelles personne n’échappe, ces discussions dont on devine qu’elles ont déjà eu lieu. L’identification passe par une dynamique entre les personnes, davantage que par la reproduction exacte de notre propre famille.

C’est aussi ce qui donne de l’épaisseur aux personnages. Un retardataire apporte avec lui une petite perturbation ; une discussion autour d’un plat laisse entrevoir des tempéraments, des susceptibilités, une familiarité ancienne. On peut lire dans ces échanges l’existence de relations qui ont commencé bien avant le film. Nous arrivons au milieu de leur histoire. Cette impression suffit à donner de la vie à une scène pourtant très courte.

La référence cinématographique ajoute une autre forme de reconnaissance. Certains spectateurs retrouvent une atmosphère vécue ; d’autres reconnaissent un monde rencontré dans les films. Les deux peuvent se mêler. Le familier se nourrit aussi de récits : on peut avoir l’impression de retrouver un dimanche auquel on n’a jamais assisté.

Pour la gamme Terroirs, cette mise en scène permet d’associer les produits à un rituel de transmission et de plaisir partagé. C’est là que se situe, dans notre lecture, le travail de la marque : faire entrer une gamme récente dans un imaginaire qui semble avoir toujours existé. La continuité affective du repas peut alors rejaillir sur la perception des produits. Elle mérite d’être analysée autant que la justesse des personnages.

Dans un autre film d’Intermarché, « L’Amour, l’Amour », un jeune homme s’éprend d’une caissière. Ses passages en magasin deviennent des occasions de la revoir et ses achats accompagnent son apprentissage de la cuisine. Le récit donne ainsi aux courses une autre signification : ce qu’il dépose sur le tapis raconte aussi son désir de lui plaire.

Le panier prend alors une fonction narrative : il devient une manière de se présenter. Des produits ordinaires portent une intention qu’il n’énonce pas directement. Le spectateur peut reconnaître ce petit effort de transformation de soi, même s’il n’est jamais tombé amoureux à une caisse de supermarché.

En fiction, cette articulation entre désir et comportement donne de l’épaisseur aux personnages. Dire qu’une personne est amoureuse nous renseigne ; montrer qu’elle apprend à cuisiner pour avoir une raison de revoir quelqu’un nous permet de suivre son élan.

Un phénomène cognitif est pertinent ici : l’effet d’autoréférence. Dans leurs expériences de 1977, Rogers, Kuiper et Kirker ont constaté que des adjectifs traités en référence à soi étaient mieux rappelés que dans les autres conditions étudiées. Ces travaux portent sur l’encodage de mots, pas sur la performance de cette campagne. Ils invitent néanmoins à s’intéresser à ce qui se passe lorsqu’un message rencontre notre propre expérience.

Le « ça me ressemble » peut s’appuyer sur une intention intime, bien au-delà des ressemblances visibles.

Un pas de danse suffit parfois à raconter une famille

« Un père aimant » désigne beaucoup de monde. Un père qui a sa façon bien à lui de danser commence à devenir quelqu’un.

Dans « Le Noël inoubliable » de Bouygues Telecom, conçu par BETC en 2018, un père danse pour son fils sur Come and Get Your Love. Le film suit leur relation à travers les années et les générations. Le geste constitue un fil reconnaissable dans cette continuité.

La force de ce détail tient à la possibilité, pour chacun, de retrouver son propre équivalent. Toutes les familles n’ont pas ce pas de danse ; beaucoup ont une expression, une chanson ou une plaisanterie qui n’appartient qu’à elles. La singularité du personnage laisse de la place à nos souvenirs.

Une scène peut toucher largement en restant très particulière. Chercher à représenter tout le monde conduit parfois à effacer précisément ce qui permettrait à quelqu’un de s’y reconnaître.

La littérature peut donner une ampleur considérable à un élément minuscule. Dans Du côté de chez Swann, la saveur de la madeleine trempée dans une infusion fait revenir au narrateur le souvenir de Combray et de sa tante Léonie. Le détail sensoriel devient un accès à un monde disparu.

La parenté avec la publicité concerne ici un procédé : un élément concret peut porter un ensemble beaucoup plus vaste de relations et de souvenirs. Les œuvres poursuivent évidemment des ambitions différentes.

Pour écrire une scène, la question devient alors : quel détail permet de percevoir la relation sans avoir à la commenter ? Un objet conservé, une habitude répétée ou une formule partagée peut accomplir ce travail. À condition de lui laisser une histoire, plutôt que de l’ajouter comme un accessoire attendrissant.

La tomate cerise doit beaucoup à la bibliothèque

Un détail n’a pas une signification fixe. Il prend de la valeur dans une situation.

Dans le film Lidl « Tomates cerises », conçu par Marcel en 2024, deux étudiants se trouvent dans une bibliothèque. L’un trouble le silence en savourant les tomates cerises achetées par l’autre.

Manger des tomates cerises n’a rien d’exceptionnel. Le choix de la bibliothèque transforme ce plaisir en incident collectif. Nous connaissons la règle du lieu ; le comportement devient immédiatement plus visible. Le même geste dans une cuisine aurait une tout autre portée.

C’est une mécanique de comédie : installer une norme suffisamment claire pour que le moindre écart produise un effet. La gourmandise devient encombrante parce qu’elle se manifeste au mauvais endroit. Le produit joue un rôle causal dans la scène, tandis que la campagne rappelle la promesse de qualité à prix accessible de l’enseigne.

Chez Jacques Tati, l’architecture et les objets organisent eux aussi les possibilités de comédie. Playtime fait notamment d’un immeuble de bureaux et d’un restaurant des lieux où les comportements humains se heurtent aux dispositifs qui prétendent les encadrer.

Pour un communicant, le décor devient une partie active du récit. Une scène de repas apporte peu si elle se contente d’illustrer « la convivialité ». Qui sert les autres sans s’asseoir ? Qui surveille discrètement la dernière part ? À partir de ces observations, des rapports entre les personnes commencent à apparaître.

Ces deux dernières situations sont des exemples d’écriture. Elles montrent comment passer d’une valeur abstraite à un comportement observable : on commence à voir des personnes, leurs habitudes et leurs petites négociations avec les autres.

Laisser le spectateur faire le rapprochement

Une scène peut produire beaucoup de sens avec très peu d’éléments, à condition que leurs relations soient suffisamment claires.

La campagne suédoise IKEA « Wherever Life Goes », conçue par Åkestam Holst en 2025, associe des moments de vie à des propositions de produits sans montrer les meubles. Un baiser entre adolescents précède le prix d’un lit double. Un enfant qui s’exerce au violon est associé à un écran absorbant le son.

Le spectateur établit lui-même le lien. La mention du produit et son prix apportent une seconde lecture à ce qu’il vient de voir ou d’entendre. Dans le cas du violon, on peut lire le point de vue parental derrière la scène d’apprentissage : encourager une vocation n’interdit pas d’apprécier un peu de calme.

Ce procédé relève de l’inférence : comprendre davantage que ce qui est explicitement montré. Il ménage une complicité, parce que la communication suppose que le public saura compléter le sens.

La fiction mobilise cette participation dans des registres beaucoup plus inquiétants. Dans Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock, Jeff, immobilisé dans son appartement, observe ses voisins. Des activités domestiques deviennent progressivement matière à interprétation et à soupçon. Le regard du spectateur travaille avec le sien, à partir d’une vision partielle des autres appartements.

La comparaison éclaire une différence de fonction : chez IKEA, les éléments convergent rapidement vers une interprétation pratique ou humoristique ; chez Hitchcock, la lecture des signes nourrit l’incertitude. Dans les deux cas, montrer et expliquer sont deux décisions distinctes.

Il faut cependant donner assez d’indices. Une ellipse mal construite laisse simplement le public dehors. Le récit peut lui confier une part du travail ; il doit aussi lui fournir de quoi le faire.

Ce que le désordre raconte de ceux qui l’habitent

En 2023, IKEA et Buzzman proposent une campagne autour des rangements, avec la signature « Continuez à profiter de la vie, on sera toujours là pour ranger ». Le film traverse des intérieurs animés par les relations familiales et leurs désordres.

Le désordre se prête habituellement à un discours de correction : il faudrait le réduire pour retrouver un intérieur convenable. Ici, on peut aussi lui donner valeur de trace. Il témoigne de ce qu’on a fait chez soi, des moments partagés et de l’activité qui a occupé les pièces.

Ce recadrage modifie le sens du bénéfice produit : les rangements permettent de faire une place aux conséquences de la vie domestique. Le propos s’accorde avec ce que vend l’enseigne. Le meuble trouve sa fonction dans l’expérience montrée.

Cette attention rejoint, avec d’autres ambitions, le travail de Georges Perec sur l’infra-ordinaire : prendre pour objet ce qui revient chaque jour et échappe précisément à l’attention parce qu’il est habituel. Une étude consacrée à ses écrits souligne la continuité de cette observation du réel dans sa pensée narrative.

Pour la communication, la leçon est exigeante. Il faut distinguer ce qu’on a réellement remarqué de ce qu’on a déjà vu dans d’autres publicités. Une famille qui rit autour d’une table ne prouve aucune qualité d’observation. Il faut regarder ce qui se passe à cette table.

A-t-on observé des gens, ou simplement repris la façon dont les publicités représentent les gens ?

La question mérite d’être posée avant d’ajouter une énième cuisine impeccable dans laquelle une famille prétend vivre un matin chaotique.

« Ils me comprennent » : le raccourci qui mérite une seconde lecture

On peut appeler tous ces mécanismes des « biais » par commodité. Le terme finit pourtant par effacer des différences utiles. L’inférence est une activité ordinaire de compréhension. L’autoréférence concerne notamment la mémoire. La fluidité décrit une expérience de traitement de l’information. Aucun de ces phénomènes ne constitue à lui seul une erreur de jugement.

La vigilance commence lorsque la qualité d’une représentation devient, dans notre appréciation, une preuve sur autre chose.

Une marque peut observer très finement les relations familiales et proposer un service décevant. Elle peut mettre en scène le budget des ménages avec justesse sans être la plus avantageuse pour chaque achat. Se sentir compris ne permet pas de conclure qu’on sera bien servi.

Les travaux de Green et Brock sur la transportation narrative apportent ici un éclairage. Ils définissent cette absorption dans une histoire par une combinaison d’attention, d’imagerie mentale et d’affect. Dans leurs expériences, une transportation plus forte était notamment associée à des croyances davantage conformes au récit et à des évaluations plus favorables des protagonistes. Cela ne signifie pas que toute histoire nous prive de discernement ; cela montre que l’engagement narratif peut participer à la persuasion.

Un récit réussi mérite donc deux lectures : ce qu’il nous fait ressentir, puis ce qu’il nous invite à accepter. Le passage entre les deux peut être très discret.

Une autre limite concerne la représentativité. « Je me reconnais » ne signifie pas « tout le monde vit ainsi ». Une scène peut être parfaitement juste pour certains et étrangère à d’autres. L’observation gagne à assumer son point de vue. Présenter un fragment de vie comme l’expérience de tous réinstalle les clichés qu’on croyait dépasser.

Avant de chercher une grande idée, regarder un peu plus longtemps

Toutes ces campagnes ne font pas le même travail. Intermarché donne à ses produits une place dans une transformation amoureuse. Lidl construit une comédie autour du plaisir de manger. IKEA relie des situations de vie à des usages ou propose une autre lecture du désordre. Bouygues inscrit la technologie dans une continuité familiale.

Leur analyse peut aller bien au-delà du « c’est touchant », à condition de poser quelques questions :

  • Quelle expérience précise est observée ? Une situation identifiable vaut mieux qu’une catégorie vague comme « les moments de vie ».

  • Quel détail change notre lecture ? Il doit produire du sens, pas seulement remplir le décor.

  • Que comprend-on du personnage à travers son comportement ? Son intention donne une direction à la scène.

  • Quelle place le public prend-il dans la compréhension ? Reconnaissance immédiate, souvenir personnel, interprétation d’un indice ?

  • Pourquoi cette marque a-t-elle une place pertinente dans l’histoire ? Le lien avec son offre doit pouvoir s’expliquer.

  • Quelle conclusion serait abusive ? L’émotion, la vraisemblance et la proximité ne remplacent pas les preuves.

Ces questions permettent d’évaluer la cohérence d’un récit. Pour mesurer son efficacité commerciale, il faudrait examiner les résultats de la campagne, leur contexte et la méthode utilisée pour les lui attribuer.

On peut aussi faire un exercice très simple : retirer le détail qu’on juge décisif. Si la scène raconte exactement la même chose, il était peut-être décoratif. S’il change la personne que l’on croit voir, le rapport entre les personnages ou le rôle du produit, il participe pleinement au récit.

La qualité du regard devient alors un véritable sujet de stratégie. Avant de chercher une idée spectaculaire, il reste parfois à écouter les mots exacts que les gens emploient, à remarquer ce qu’ils font par habitude, à interroger les arrangements dont ils ne parlent même plus.

L’appartement est rangé. Les invités arrivent. Quelqu’un s’excuse encore pour le désordre. À cet instant, l’histoire tient peut-être moins à ce qu’on voit dans le salon qu’à ce qu’on essaie de faire croire en le montrant.

Dans votre communication, quel détail montre que vous connaissez vraiment les personnes auxquelles vous vous adressez ? Si vos messages pourraient être signés par n’importe qui et parler à n’importe qui, il est peut-être temps de regarder de plus près.

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