L’angle oublié : le vrai problème, ce n’est pas l’exécution. C’est le déni du réel.

Une forteresse parfaite. Un diagnostic erroné. Et si votre stratégie ressemblait plus à la Ligne Maginot que vous ne l’imaginez ? Un miroir brutal sur la différence entre planifier et voir le réel.

Lucie Michaut

2/27/20265 min read

man in white long sleeve shirt and black pants jumping on white concrete wall during daytime
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La ligne Maginot était parfaite. C'est exactement pour ça qu'elle a échoué

1940, la France a le meilleur bouclier du monde. 430 kilomètres de béton, d'acier et de tunnels. Des ascenseurs, des infirmeries, des rails intérieurs. Les ingénieurs ont tout prévu : les angles de tir, les épaisseurs de mur, les rotations de garnison. La ligne Maginot est une œuvre d'art militaire impénétrable.

Sauf que les Allemands passent par la Belgique. En dix jours, tout s'effondre. Bah ouais, on avait construit la réponse parfaite à la guerre de 1914. Sauf qu'on était en 1940. Ballot.

Copier la stratégie gagnante d'hier ne te met pas dans le game. Ça prouve juste que tu regardes le match depuis les tribunes.

James C. Scott appelle ça le piège de la lisibilité. Les organisations ont une tendance naturelle à vouloir rendre le monde prévisible. Ce qu'il nomme la techné : les règles universelles, les schémas, les algorithmes. C'est rassurant. Mais tu es dans ta bulle et donc pas toujours dans le réel.

Parce que le réel fonctionne à la mètis : le savoir pratique, local, acquis par l'expérience.

Le commercial qui sent que ce client va partir avant que les chiffres le montrent.
Le manager qui comprend pourquoi l'équipe ralentit sans que personne ne le dise.
Le fondateur qui voit le marché bouger six mois avant tout le monde et qu'on n'écoute pas parce qu'il n'a pas de données à l'appui.

Les gens aiment nier l'incertitude pour gagner la confiance. Ils construisent des modèles parfaits. Et leurs modèles créent une cécité : une incapacité à voir ce qui ne rentre pas dans le cadre.

Trois questions pour vérifier que tu ne construis pas ta propre ligne Maginot :

Ton plan a-t-il été conçu pour le terrain tel qu'il est, ou pour le terrain tel qu'il était la dernière fois que tu as vraiment regardé ?

Les gens qui exécutent ta stratégie improvisent-ils pour la faire fonctionner (et surtout, en as-tu conscience) ?

Tes opposants internes sont peut-être ton meilleur conseil stratégique. La question c'est : les écoutes-tu ou les contournes-tu ? De toute façon, ce sont des rageux. Bah non, pas toujours. Ne pas aller dans ton sens ne signifie pas être ton ennemi.

Quoi qu'il arrive, rappelle-toi que tu es aux commandes et que la meilleure exécution de la mauvaise stratégie devient toujours une défaite.

Sinon, on peut faire twister tout ça.

L’angle oublié : le vrai problème, ce n’est pas l’exécution. C’est le déni du réel.

On adore parler d’exécution.
On adore parler de discipline.
On adore parler d’alignement.

Mais on parle trop peu de la qualité du regard posé sur la réalité.

La Ligne Maginot n’a pas échoué parce qu’elle était mal construite.
Elle a échoué parce qu’elle était parfaitement adaptée à une guerre qui n’existait plus.

Ce n’est pas un problème d’effort.
C’est un problème de diagnostic.

Et c’est exactement là que tout commence.

La mauvaise stratégie est une fiction rassurante

Le piège de la lisibilité

L’anthropologue James C. Scott parle du « piège de la lisibilité ».

Les organisations veulent rendre le monde propre, mesurable, cartographiable.
Elles adorent ce qu’il appelle la techné :

  • Les frameworks universels

  • Les OKR bien alignés

  • Les dashboards impeccables

  • Les plans quinquennaux en slide 47

C’est rassurant. Mais la lisibilité n’est pas la réalité.

Quand tout rentre parfaitement dans ton modèle, il y a un risque :
tu as peut-être modélisé le passé, pas le présent.

La Ligne Maginot était la matérialisation bétonnée de cette techné.
Un chef-d'œuvre d’ingénierie.
Une absurdité stratégique.

Et toi, où cherches-tu trop à simplifier ce qui devrait d’abord être compris ?
Ton modèle éclaire-t-il le réel… ou le remplace-t-il ?

La mètis : ce savoir que les PowerPoint ne captent pas

Face à la techné, Scott oppose la mètis.

La mètis, c’est :

  • L’intuition du terrain

  • L’ajustement permanent

  • L’intelligence locale

  • Le savoir qui ne s’écrit pas mais qui se vit

C’est le commercial qui sent le churn avant le churn.
Le manager qui capte une fatigue invisible.
Le fondateur qui perçoit un frémissement avant les études de marché.

La mètis est floue.
Donc elle dérange.

Elle ne fait pas sérieux en comité stratégique.

Et pourtant, c’est elle qui voit les Allemands passer par la Belgique.

As-tu créé un espace où la mètis peut s’exprimer ?
Ou exiges-tu des preuves chiffrées pour autoriser l’intuition à exister ?

Richard Rumelt : une stratégie n’est pas une ambition

Richard Rumelt est brutal sur ce point.

Une stratégie n’est pas une vision.
Ce n’est pas « devenir leader ».
Ce n’est pas « disrupter le marché ».

Une bonne stratégie contient un noyau :

  1. Un diagnostic clair

  2. Des politiques directrices

  3. Des actions cohérentes

Le diagnostic est la clé. Si tu te trompes sur la nature du défi, tout le reste devient une performance théâtrale.

Beaucoup d’organisations confondent objectif et stratégie.
Elles énoncent des ambitions.
Elles évitent le crux — le point critique, douloureux, décisif.

La Ligne Maginot avait des moyens.
Elle n’avait pas le bon diagnostic.

Ton défi est-il clairement formulé ?
Ou es-tu en train d’optimiser une réponse à une mauvaise question ?

Le vrai danger : la cécité induite par la théorie

Les experts adorent paraître confiants.
L’incertitude fait peur.

Alors on construit des modèles.
Et les modèles produisent un phénomène insidieux :

La cécité.

Ce qui ne rentre pas dans le cadre est ignoré.
Disqualifié.
Moqué.

Les opposants internes deviennent des « rageux ».
Les signaux faibles deviennent du bruit.

Mais parfois, les contradicteurs voient ce que tu refuses de voir.

Une organisation qui ne tolère pas la friction devient rigide.
Et la rigidité, face au mouvement, finit toujours par casser.

Qui, dans ton équipe, voit quelque chose que tu ne veux pas voir ?
Les écoutes-tu vraiment… ou les contournes-tu ?

Mini-framework : Vérifier que tu ne construis pas ta propre Ligne Maginot

1. Test du terrain

  • Quand as-tu confronté ton diagnostic à la réalité pour la dernière fois ?

  • As-tu parlé aux personnes les plus proches du terrain cette semaine ?

2. Test du crux

  • Quel est le point critique que tout le monde évite ?

  • Si tu échoues sur ce point précis, toute ta stratégie s’effondre-t-elle ?

3. Test de cohérence

  • Tes actions se renforcent-elles mutuellement ?

  • Ou additionnes-tu des initiatives contradictoires pour « faire quelque chose » ?

4. Test de mètis

  • Qui a une intuition forte que les données ne confirment pas encore ?

  • As-tu un mécanisme pour capter ces signaux faibles ?

La vérité inconfortable

La meilleure exécution de la mauvaise stratégie devient toujours une défaite.

Tu peux bétonner. Optimiser. Aligner. Motiver. Si ton diagnostic est faux, tu construis juste plus vite vers le mur.

La stratégie n’est pas l’art d’avoir raison. C’est l’art de regarder le réel en face surtout quand il contredit ton modèle.

La Ligne Maginot n’a pas été vaincue par la force.
Elle a été contournée par l’imagination.

Et l’imagination bat toujours le béton.