Le requin du deck : ce qu’on perd à vouloir rassurer tout le monde

Une présentation peut être parfaitement acceptable et ne donner aucune raison d’agir. À force d’en retirer ce qui dérange, on finit parfois par supprimer ce qui rendait le projet nécessaire. Petite plongée dans le syndrome du « zéro négatif ».

Lucie Michaut

11/7/20266 min read

Quand on retire le requin des Dents de la mer, que reste-t-il ?

De l’eau. Des gens qui se baignent. Une saison touristique qui s’annonce plutôt bien. On pourrait même laisser les enfants regarder.

En réunion de validation, cette version aurait quelques chances de passer. Le requin est anxiogène, il véhicule une image négative du littoral et quelqu’un préférerait qu’on mette davantage en avant les activités nautiques.

Le film aurait perdu sa raison d’exister. Mais personne ne pourrait lui reprocher d’être alarmiste.

Cette petite opération se pratique très bien sur un PowerPoint. Un projet répond à un problème précis ; la présentation doit en faire comprendre l’intérêt. Puis viennent les relectures. Le constat est jugé trop sévère. Une conséquence paraît excessive. Une formulation pourrait froisser le service concerné. On remplace « blocage » par « axe d’amélioration », et chacun repart avec le sentiment d’avoir rendu le discours plus professionnel.

La solution reste ambitieuse. Le problème auquel elle répond ressemble désormais à un léger inconfort.

Le cerveau ne comprendrait pas la négation. Vraiment ?

Le « zéro négatif » a trouvé une caution commode : « La neuroscience dit que le cerveau n’imprime pas la négation. »

Ah. « Ne signez pas ce contrat », vous comprenez quoi ? Qu’il faut chercher un stylo ?

La compréhension des phrases négatives peut demander davantage de traitement selon leur construction et leur contexte. Cela ne signifie pas que la négation disparaît du sens. Les travaux de Mante Nieuwland et Gina Kuperberg ont notamment montré qu’une négation pertinente dans son contexte pouvait être intégrée rapidement lors de la compréhension.

La nuance compte, parce qu’une recommandation de formulation s’est transformée en interdiction générale. On mélange la négation grammaticale avec le fait d’évoquer une difficulté, puis on range le tout dans la catégorie « à éviter ».

Or « notre dispositif ne fonctionne pas comme les autres » et « notre dispositif provoque des retards » ne posent pas le même problème de communication. La première phrase établit une différence. La seconde décrit une situation défavorable. Leur pertinence dépend de ce qu’elles permettent de comprendre, des faits qui les soutiennent et du public auquel elles s’adressent.

Le cerveau a bon dos. Certaines phrases inquiètent surtout les personnes chargées de les valider.

Une solution peut devenir incompréhensible à force d’être rassurante

Prenons une situation fictive. Une entreprise veut financer un outil pour améliorer le suivi de ses dossiers. La présentation annonce une meilleure circulation de l’information et une expérience client optimisée.

C’est souhaitable. Comme une météo agréable et des trains à l’heure.

Mais qu’est-ce qui justifie cet investissement ? À quel endroit le fonctionnement actuel atteint-il sa limite ? Que se passe-t-il aujourd’hui pour le client ou pour l’équipe ?

Une scène peut rendre le sujet beaucoup plus lisible : un client appelle pour connaître l’avancement de son dossier. La seule personne capable de lui répondre est absente. Son collègue ouvre les mails, cherche dans un fichier, appelle quelqu’un qui pense savoir. Le client attend toujours.

On comprend alors ce que « mieux suivre les dossiers » veut dire. Le bénéfice prend sa valeur dans une situation dont on perçoit les conséquences.

Si les relectures suppriment cette scène parce qu’elle donne une mauvaise image de l’organisation, elles retirent aussi une partie de l’argumentation. Le public doit deviner pourquoi une amélioration apparemment générale mérite des moyens particuliers.

À force de vouloir rassurer tout le monde, on lui cache ce qui devrait éclairer sa décision.

Le requin n’a pas besoin d’apparaître en entier

L’intérêt des Dents de la mer tient aussi à ce qu’on attend et à ce qu’on imagine. Une menace peut peser sur une scène avant d’occuper l’écran. Sa présence se construit par des indices, par la réaction des personnages, par ce qu’on sait susceptible d’arriver.

Dans une présentation, cette question du dosage est essentielle. Empiler les conséquences dramatiques n’aide pas nécessairement à mieux comprendre. Une observation précise peut suffire à faire apparaître l’enjeu.

Un chiffre révèle un décrochage. Un témoignage rend visible une difficulté que les tableaux de bord ne montrent pas. Une contradiction remet en question le diagnostic de départ.

La négation peut elle-même provoquer cette bascule : « Ce projet ne va pas vous faire gagner du temps. Il va vous éviter de prendre la mauvaise décision plus vite. »

Encore faut-il pouvoir défendre ce qui suit. Le contre-pied ouvre une question ; la démonstration doit lui donner une réponse. Sans cela, on a seulement interrompu l’auditoire dans sa consultation des mails.

S.H.A.R.K. : construire la progression plutôt qu’ajouter du drame

Le framework S.H.A.R.K. propose une manière de travailler cette tension dans un deck. Il organise le passage d’une situation reconnue à une décision explicite. Chaque étape demande un choix éditorial ; elle ne correspond pas automatiquement à une slide.

S — Scène ouverte

La scène donne au public des repères pour entrer dans le sujet. Elle peut montrer une habitude, un fonctionnement installé ou une explication à laquelle tout le monde adhère.

Dans notre exemple, les dossiers sont bien attribués et chacun connaît ses clients. Le système paraît fonctionner tant que chaque personne est disponible.

Le travail consiste à choisir une situation assez précise pour qu’on puisse ensuite en examiner les limites. Une ouverture sur « un monde en pleine mutation » nous laisse encore assez loin de la machine à café.

H — Hurlement

L’apparition du requin correspond au fait qui rompt cette lecture confortable.

Un collaborateur s’absente, et l’information devient inaccessible. L’attribution des dossiers, présentée comme une garantie de suivi, révèle une dépendance à quelques personnes.

Le « hurlement » désigne cette rupture. Elle peut tenir dans une phrase calme. Sa force vient de ce qu’elle rend soudain difficile à ignorer.

A — Apnée

Avant de présenter la réponse, il faut laisser au constat sa portée. Que produit cette dépendance ? À quelle fréquence ? Quels contournements l’équipe a-t-elle inventés ? Et que sait-on réellement de ses conséquences ?

C’est aussi le moment de distinguer le problème apparent du problème réel. L’entreprise manque-t-elle d’un outil, d’une règle de transmission, ou des deux ? Une présentation sérieuse doit pouvoir accueillir cette question.

L’apnée permet de mesurer l’enjeu. Elle perd son intérêt si elle devient un concours de catastrophes.

R — Révélation

La réponse arrive à partir de ce qui vient d’être compris. Elle peut confirmer le projet initial ou en modifier la direction.

L’outil proposé devra, par exemple, être évalué sur sa capacité à rendre le suivi accessible en l’absence du responsable habituel. Ce critère est plus utile que la promesse générale de « fluidifier la collaboration ».

La révélation peut donc être une solution, mais aussi une autre façon de poser le problème. C’est souvent là que se trouve l’angle juste.

K — Kill

Le dernier mouvement conduit à une décision précise. Valider un budget, autoriser un test, choisir une direction : l’auditoire doit savoir ce qu’il lui est demandé d’arbitrer et sur quelles bases.

« Merci de votre attention » ne remplit pas cette fonction. Une fausse urgence non plus.

Le Kill met fin au flou. Dans notre exemple, il peut s’agir de tester le dispositif sur un périmètre donné avant de décider de son déploiement.

L’IA peut très bien retirer le requin à votre demande

« Rends cette présentation plus positive et consensuelle. »

La consigne semble anodine. L’IA peut l’exécuter avec application, améliorer les transitions et remplacer les constats inconfortables par des perspectives encourageantes. Le résultat se lit mieux. Il faut encore examiner ce qu’il permet de comprendre.

L’IA peut aussi aider à challenger l’argumentation, à condition d’engager ce travail avec elle et de lui apporter la matière nécessaire. Mais obtenir une présentation fluide ne prouve pas que le problème a été correctement posé.

L’expertise sert notamment à reconnaître cette différence : savoir ce qui peut être reformulé, ce qui mérite d’être vérifié et ce qu’il faut absolument préserver pour que le raisonnement tienne.

Garder le requin, sans en inventer un

Ma règle : sans menace, il n’y a plus d’enjeu. Sans friction, il n’y a plus d’écoute.

La menace peut être une difficulté qu’on laisse durer, une conséquence qu’on sous-estime ou une possibilité qu’on risque de manquer. Elle doit correspondre à la réalité du sujet. Le requin reste proportionné à l’enjeu.

Il ne s’agit donc pas d’arriver avec une machette pour présenter la prochaine roadmap. Il s’agit de poser la question qu’une présentation trop sage permet parfois d’éviter :

« Quelle est la réalité qu’on fait tous semblant de ne pas voir dans cette pièce ? »

Puis de vérifier la réponse.

C’est une part centrale de mon travail en communication stratégique : challenger le diagnostic et trouver comment rendre l’enjeu compréhensible, pour construire un discours qui donne une raison de s’intéresser à la suite.

Si votre solution répond à un vrai problème, laissez-nous au moins le voir. On décidera ensuite si on veut monter dans votre bateau.

Mais arrêtez de croire qu'il faut gommer vos messages sous prétexte de « bienveillance » ou de « neuro-ergonomie ». Une décision ne se prend jamais dans un bain tiède. Elle se prend quand on est au pied du mur. De préférence dans de l'eau froide, avec un requin qui rôde pas (trop) loin.

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COMMUNICATION EXTERNALISÉE BY LUCIE MICHAUT EI